la Tranchée des baïonnettes Guerre 14-18

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Les poilus vendéens retrouvés dans une tranchée de la Meuse n'ont pas été enterrés vivants après l'explosion d'obus. La vérité historique est plus inattendue...

Janvier 1919. L'armistice est signé depuis quelques semaines. L'abbé Louis Ratier, aumônier du 137e régiment d'infanterie de Fontenay-le-Comte, revient en pèlerinage à Thiaumont, un village situé à quelques kilomètres de Verdun (Meuse), où tant de Vendéens ont perdu la vie. Il découvre des paysages labourés, une terre dévastée, des ruines à perte de vue.

Ses yeux s'arrêtent soudain sur des dizaines de tiges métalliques qui sortent du sol. Louis Ratier s'approche, creuse la terre avec sa main et découvre des baïonnettes rouillées.

Le prêtre prévient immédiatement les autorités. Pour l'état-major, pas de doute possible : il s'agit d'armes de soldats qui se préparaient à un assaut et qui ont été enterrés vivants après l'explosion de plusieurs obus. Les militaires vont même jusqu'à dater le drame : entre les 10 et 12 juin 1916.

Quelques mois après cette macabre découverte, des travailleurs immigrés indochinois et italiens fouillent le secteur. Mission particulièrement pénible, parmi les rats et les moustiques qui infestent l'ancien champ de bataille. Quarante-sept corps sont exhumés. Quatorze sont identifiés : tous des Vendéens du 137e RI.

Lieu de pèlerinage

La presse du monde entier s'empare de l'histoire de ces « courageux soldats morts debout dans l'attitude du guetteur, comme s'ils demeuraient pour l'éternité les gardiens du sol de France ». Georges T. Rand, un banquier américain, fait un don de 500 000 francs pour la construction du mémorial qui abrite toujours le site. Au-dessus de la porte d'entrée, cette inscription gravée dans le béton : « À la mémoire des soldats français qui dorment debout le fusil en main dans cette tranchée. »

Le 8 décembre 1920, le président de la République inaugure le monument. Paul Deschanel rend hommage « aux glorieux Vendéens morts pour la France ». Mais aucun représentant du 137e RI n'a été invité...

La Tranchée des baïonnettes, comme on l'a baptisée, devient rapidement un lieu de pèlerinage. Touristes et anciens combattants viennent s'y recueillir par trains entiers. On ne compte plus les livres et les cartes postales... Le tourisme de mémoire devient une affaire juteuse.

Pourtant, des doutes sur la véracité des faits commencent à se répandre. Dès 1921, un ancien poilu monte au front dans un ouvrage au titre évocateur, L'imposture : « Comment peut-on imaginer un seul instant cette rangée d'hommes debout, baïonnette au canon, laissant passivement la terre leur monter de la cheville au genou, à la ceinture, aux épaules, à la bouche, ironise-t-il. Il ne manquerait plus que le bras qui sort et ébauche dans l'air vide un grand signe de croix... »

La polémique fait rage. Le ministère des Anciens combattants ne cède rien.

À son tour, l'historien Jean Norton Cru remet en cause « la légende » de la tranchée des baïonnettes. Dans un livre intitulé Témoins, il affirme « que des obus ne peuvent fermer des tranchées, qu'au contraire, ils en disloquent les parois et éparpillent les corps des occupants ». Et de conclure par cette phrase assassine : « La Tranchée des baïonnettes, qui n'était au début qu'une innocente naïveté, est devenue, par suite de certaines complicités, une indigne imposture. »

« Une histoire bien trop belle »

Que s'est-il alors passé dans cette tranchée de Thiaumont ? Le mystère sera levé au tout début des années 30, lorsque le lieutenant Louis Polimann se décide à témoigner. Ce 12 juin 1916, il commande encore une soixantaine d'hommes du 137e RI. Les munitions sont épuisées. Plus de vivres. Plus d'eau. Le lieutenant se résout alors à demander la reddition de son régiment. Les Allemands acceptent.

Recevant l'ordre de déposer leurs armes, les poilus rescapés alignent leurs fusils à la verticale sur la paroi de la tranchée et se rendent. « Une sorte de dernier hommage à leurs frères d'armes dont les cadavres en jonchent le fond », note Jean Rousseau dans son ouvrage 14-18, les Poilus de Vendée.

Pendant des mois, les obus et les intempéries comblent ce qui va devenir la fameuse Tranchée des baïonnettes. On est bien loin de la légende « des guetteurs du sol de France morts pour la France ». Élu député de la Meuse, le lieutenant Polimann n'aura pas le coeur de rétablir la vérité historique. « L'histoire, explique-t-il beaucoup plus tard, était bien trop belle pour ne pas devenir une légende. »


http://www.ouest-france.fr/la-legende-de-la-tranchee-des-baionnettes-2740838